Philippe Forest, professeur de littérature comparée à l’Université de Nantes, auteur d’un livre intitulé ‘l’Enfant Eternel’ que je n’ai pas lu … J’en aime le titre et il illustre bien mon propos … Présente magistralement ‘Le Petit Prince’ d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) (allez voir sur YouTube), ‘Alice au Pays des Merveilles’ de Lewis Caroll (1832-1898), et ‘Peter Pan’ de James Barrie (1860-1937) et nous renvoie, entre autre, au ‘Pinocchio’ de Carlo Collodi (Carlo Lorenzini, 1826-1890), auquel j’ajouterai volontiers ‘Mary Poppins’ de Pamela Lyndon Travers (Helen Lyndon Goff, 1899-1996), qui illustrent tous la thématique d’une enfance qui refuse de céder le pas à ‘la vie adulte’ qui guette tout les enfants partout au Monde … Ce moment où d’éternel (le Puer Aeternus dont nous parle Carl Gustav Jung l’opposant au Senex, l’éternel vieillard) ‘on’ deviendra ‘mortel’ et, malheureusement, morbide! ( = ‘Relatif à la maladie, anormal, dépravé’ selon Wikipedia) … Et cela au nom d’un ‘devenir’ qui rime avec l’ainsi nommée ‘croissance’, soit avec cette forme de ‘réalisme contemporain’ qui, à bien le regarder, n’est qu’une sorte de ‘naturalisme’ ( = Une ‘doctrine, une école qui proscrit toute idéalisation du réel en littérature’ selon Wikipedia) qui s’oppose au ‘romantisme’ ( = Un mouvement culturel apparu à la fin du 18me siècle en Allemagne et en Angleterre et se diffusant à toute l’Europe au cours du 19me siècle, toujours selon Wikipedia que je remercie).

Cette idéalisation de l’enfance qu’il faudrait éviter de quitter serait donc une des formes du romantisme apparu aux 18me et 19me siècles (littéraire), auquel s’est opposé avec succès le naturalisme (scientifique) qui nous a mené là où on en est, c’est-à-dire au ‘grand confinement’, à une ‘mise à l’arrêt’ brutal pour cause conjointe, à la fois médicale (le santé de l’humanité entière mise en danger par l’Homme lui-même) et économique (le grande crise tellement attendue, car provoquée par les grandes institutions financières elles-mêmes). Avouons que l’un comme l’autre, le romantisme (grand rêveur) autant que le naturalisme (grand acteur) manquent cruellement de ’réalisme’, non!? Et peut-être bien, à mon goût, de ‘réalisme magique’ ( = ‘Un mouvement artistique qui cherche à tisser des liens étroits entre des courants habituellement opposés tels que le naturalisme, le merveilleux et le fantastique afin de peindre une réalité reconnaissable, transfigurée par l’imaginaire et dans laquelle le rationalisme est rejeté.’ – Wikipedia à nouveau).

Ah, voilà que le mot est lâché! Le vilain ‘rationalisme’ ( = ‘La doctrine qui pose la raison discursive comme seule source possible de toute connaissance du monde ; il s’agit de postuler que le raisonnement consiste à déterminer que certains effets résultent de certaines causes, uniquement à partir de principes logiques à la manière dont les théorèmes mathématiques résultent des hypothèses admises au départ.’ réf. Wikipedia – là, j’ai condensé). Voilà donc le mode de ‘connaissance’ (le savoir) qui est venue à l’appui de l’économisme (de l’avoir) pour truster la gouvernance (le pouvoir) du Monde au début du 20me siècle … Et qui, apparemment, s’est ‘plantée’ en première partie du 21me siècle (en 2020) après avoir occasionné deux guerres mondiales et une globalisation à marche forcée qui ressemble à une troisième guerre, ‘globale’ pour le coup … Et qui est loin d’être terminée. Elle est ‘à l’arrêt’ mettons ; on s’y est embourbés, retranchés!

La question me semble être celle-ci : faut-il encore ‘croître’, grandir sans cesse, ou faut-il, à un moment donné, refuser de grandir comme l’ont fait (en vain) les héros des aventures que décode magistralement Philippe Forest? Je me permets de proposer un début de solution sous la forme d’une question subsidiaire : et si le réalisme magique, qui admet l’intrusion de l’imaginaire ‘léger’ aux côtés du rationalisme ‘épais’, était ce qui pourrait nous sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons actuellement? Car, continuer à croître et à démolir notre habitat humain me semble une dangereuse cornichonnerie … Mais tout autant que celle consistant à régresser, soit à revenir à un nouvel ‘âge moyen’ nous privant de toutes nos connaissances durement acquises?

Mais il y a, bien évidemment ce mot ‘magique’ qui gène! … En quoi donc la dimension ‘magique’ forme-t-elle un obstacle à ‘la rationalité’? Ben, parce qu’elle s’abstient, précisément, de comprendre rationnellement, soit d’homogénéiser, de ramener ce qui diffère à ce qui est pareil, de tracer des chemins droits là où les sentiers sinueux conviennent bien mieux!? Eh oui, le ‘magique’ se complait dans les infimes différences entre toutes choses, ce qui empêche de tout rationaliser et donc de généraliser, car chaque situation, quel qu’elle soit, y devient ‘un cas à part’ qui doit être examiné (et rêvé parfois) avec beaucoup de soin. Et cela, la plupart du temps, sans vouloir l’analyser pour y puiser la substantifique moelle, mais juste pour pouvoir la contempler et/ou la produire et le reproduire en la transformant à la manière de tout artiste … D’ailleurs, le ‘bon’ (le ‘vrai’), le ‘beau’, le ‘bien’ (Platon) ne se laissent pas rationaliser, tout comme ne se laissent pas analyser les quatre vertus cardinales qui sont, je le rappelle, ‘la Prudence’ (la patience aussi), ‘la Tempérance’ (la tolérance aussi) ‘la Force’ (d’âme) et ‘la Justice’ (la justesse surtout et en tout)!

C’est dire que ‘la valeur légère’ qui forme la toile que nous offre la dimension imaginaire (là où se niche toute la magie du Monde) me paraît nécessaire pour compenser l’ensemble compact et puant le béton que nous exhibe avec une fierté déplacée la dimension rationnelle … Qui me semble, pour le coup, être le frère lourdaud quoique premier de classe de la première! Et je propose qu’on accueille à nouveau la jolie soeur au sens artistique affuté et pas plus bête que son frère … Et pas ‘que’ pour ‘décorer’ le logement humain en ce Monde, mais pour le réorganiser de fond en comble! D’ailleurs, je souhaite voir là ‘le sens’ que revêt la féminisation de toutes choses, un ‘mouvement féministe’ qui n’appartient pas qu’aux femmes, loin s’en faut! Et mon intuition me dit que nous sommes à la croisée des chemins, là où se rencontrent le féminin et le masculin, le subtil et l’épais, l’imaginaire et le rationnel, la croissance et la mort versus le rêve d’une jeunesse éternelle.

Je crois que nous en sommes arrivés au point où le ‘puer aeternus’ (l’enfant éternel, l’aube du Monde) doit tendre la main au ‘senex’ (le vieillard éternel, le crépuscule du Monde) et ne faire plus qu’un … Qui serait un ‘adulte réalisé’, un vieil enfant ou un jeune vieillard c’est comme on voudra … Et n’est-ce pas là une belle définition de ‘la sagesse’? Je crois qu’en ces temps troublés le Tao, composé d’énergies Yang et Yin, doit réinstaller sa dynamique et ne pencher excessivement ni d’un côté ni de l’autre (un clin d’oeil à Xi Jin Ping). Je crois que le moment est venu pour les alchimistes de la vie que nous sommes tous (un peu) d’opérer l’union de ce qui est en haut (le subtil) et de ce qui est en bas (l’épais), afin de produire le ‘miracle’ où le ‘mystère’ (c’est presque pareil) d’une seule chose. Et que pourrait-il bien être, ce miracle, sinon cet ‘Unus Mundus’ (le ‘Monde Un’) auquel nous invite à croire Carl Gustav Jung … Lui qui a vécu le passage d’un monde romantique à sa polarité naturaliste et qui, depuis son nid d’aigle suisse, a pu saluer la triste naissance des deux premières guerres mondiales et le début de la ‘globalisation prédatrice’ qu’elles ont occasionné!

Nous sommes rendus au crépuscule d’un Monde, je le sens comme bon nombre d’entre vous, et, là, depuis un mois et demi, nous venons de passer dans sa nuit. Senex, le vieil ‘être au Monde’, va s’éteindre … Alors que se profile au loin l’aube d’un Monde nouveau, d’un puer aeternus qui refusera, avec raison, de grandir trop vite. Laissons-lui le temps de s’installer joyeusement et de vivre les tourments que vivent tous les enfants. Soyons gentils à son égard, ralentissons, décorons, reconstruisons-lui un Monde neuf dans lequel il fera ‘bon vivre’. C’est ce que je nous souhaite à nous tous qui sommes nés il y a longtemps ou tout juste maintenant …

… Quand bien même je sais qu’on n’en est pas encore là, qu’on vient de pénétrer nos tranchées, ‘enceint.e.s’ jusqu’aux yeux d’un enfant magique, et que le combat pour l’amener à terme et lui offrir un écrin bienveillant en ce Monde humain qui essuie une tempête après l’autre, est loin d’être terminé!